Situation éprouvante
Métier d'infirmière
Préparation épreuves écrites
Infirmière, des mises en situation éprouvantes
« L’important du point de vue de l’effet pédagogique est moins ce qui est enseigné que
ce qui est enseigné à travers les conditions dans lesquelles s’effectue l’enseignement.
L’essentiel de ce qui est transmis se situe, non dans les contenus apparents, programmes,
cours, etc. mais dans l’organisation même de l’action pédagogique. »
Nous nous sommes particulièrement arrêtés, lors des entretiens, sur le temps des
stages. Nous aurions voulu l’éluder que, de toute façon, il serait venu d’une manière ou d’une
autre sur le devant. En effet, mille et uns souvenirs renvoient à des situations, à des
événements qui restent gravés comme autant d’épreuves qui dépassent la plupart du temps ce
qu’elles imaginaient. Ce temps des stages, assurément, structure la formation, en constitue la
colonne vertébrale. C’est là que le métier est rentré, c’est là que, sans échappatoire, elles ont
eu le sentiment de devenir infirmière. Le reste, à la limite, meuble ou prépare, et n’en
représente que les contours, les prémisses, le sas. Pour autant, les premiers pas dans l’univers
hospitalier, du moins pour celles qui ne le connaissent pas encore, peuvent s’avérer décevants.
Elles font l’expérience d’un statut de second rang, elles sont de celles qui encombrent,
d’autant plus qu’on sait qu’elles ne font que passer. Transparentes aux yeux des médecins,
elles peuvent l’être aussi à ceux des infirmières. Ce métier, qu’elles s’impatientent à intégrer,
se défausse ; ces professionnelles, à qui elles veulent ressembler, déçoivent. Parfois ce sont
des petits riens, de petits détails, mais qui révèlent une sensibilité à fleur de peau, à la hauteur
d’attentes qui sont si fortes que peu de choses suffisent à les faire vaciller.
« Il y avait une surveillante à chaque étage, et c’était souvent, je m’excuse, mais des vieilles
filles. Et bien, pour Noël si les malades offraient des bonbons, nous on n’en avait jamais,
c’était pour les médecins et les infirmières diplômées, on ne comptait pas nous. À l’époque on
n’était pas considéré du tout. »
Édith
« Ils ne nous regardaient pas, ils ne s’occupaient pas de nous, les médecins. Déjà, au niveau
des infirmières, il fallait bien arriver en 2ème année pour devenir intéressantes. On commençait
à savoir faire des choses, ça allait, mais les tous premiers stages, rien quoi, on nous mettait au
bureau, on nous faisait voir les dossiers, c’est tout. Là c’est vraiment un mauvais souvenir. »
Anne
« J’ai vécu des trucs insupportables, depuis, là, je me suis jurée que jamais je n’y travaillerai.
(…) C'est-à-dire vous débarquez dans un service, les infirmières s’assoient et prennent le
café, vous n’avez pas le droit de vous asseoir, vous ne faites que des tâches ingrates, on vous
plantait dans une petite pièce à brosser des pinces, je restais des journées à la stérilisation,
des trucs comme ça. »
Odette
Les premières journées de stage, dans un temps où, très rapidement, les futures
infirmières étaient orientées vers des services, suscitaient régulièrement bien des émois.
Apparemment, à entendre quasiment toutes celles que nous avons interrogées, ce n’est pas
tant cette plongée sans grands préalables qui posait problème, que le type de tâches qu’elles
étaient amenées à assumer. D’ailleurs, et c’est le sens du propos d’Anne, les premiers stages
effectués désormais dans des crèches, des centres sociaux, etc. ne sont pas toujours très bien
vécus parce qu’ils sont perçus comme trop périphériques à ce à quoi elles brûlent de se
confronter, y compris, peut-être, pour vérifier si elles sont vraiment faites pour...
« Dès le premier jour on était en stage. À 18 ans, je me rappelle, on m’envoyait faire des
prises de sang avec l’infirmière de service. Elle m’a dit “tu piques”. Je n’avais jamais fait çà
mais moi, j’étais prête, je l’avoue, j’aimais ça, je n’ai eu aucun problème. »
Virginie
« À l’époque on était en stage le matin et on avait cours l’après midi. C’est comme ça que ça
fonctionnait. Et on avait dans les mois d’été un mois complet de stage où là on remplaçait les
infirmières. C’est ce que je dis, nous, on plongeait dedans, carrément, tout de suite. On était
dans le bain immédiatement. Moi je suis rentrée au mois de septembre, en octobre on
piquait. »
Michelle
Généralement, le choix des stages ne leur appartient pas. La conformité aux divers
règlements qui, peu à peu, organisent la formation sur le terrain, la priorité donnée, dès les
années 1970, à l’étude de l’homme sain au cours de la première année, l’obligation d’en
passer alors d’abord par des stages dits « extra-hospitaliers », etc. Tout cela les amène à être112
dirigées vers différents services sans grande latitude, même si, ici et là, elles peuvent émettre
des voeux pris en compte dans la mesure du possible. De plus, les IFSI sont souvent adossés à
des hôpitaux – avec leur palette plus ou moins étendue de services – vers lesquels, en priorité,
elles sont orientées, et ce n’est finalement que dans l’épreuve qu’elles peuvent commencer à
mesurer ce qu’elles apprécient le plus ou ce qui, a contrario, les déroute. Pour autant, à
entendre les plus jeunes, il est parfois possible de réitérer des stages, là où on s’est plu, de
choisir ceux que l’on est amené à effectuer l’été ou l’un de ceux qui vont ponctuer la dernière
année. Il est aussi loisible de procéder à des échanges et finalement on pressent que, peu à
peu, des marges se libèrent dans leur cursus, quant au parcours que l’on dira « clinique ». Des
goûts, des attirances s’expriment alors. Peut-on relever déjà si on va avoir affaire à des
infirmières attirées par des services réputés techniques ou par d’autres, en médecine par
exemple, moins tenus par l’urgence et, peut-être, laissant plus d’espace aux relations avec les
patients ? Certaines, mais elles sont peu nombreuses, expriment d’emblée qu’elles se rangent
parmi les « relationnelles ».
« J’aime bien la médecine en général, et tout ça, c’est du relationnel, ça m’a intéressé, la
gériatrie. »
Agnès
« Je préférais la médecine à la chirurgie, contrairement à beaucoup de mes collègues. »
Catherine
De fait, la plupart effectivement expriment leur attirance pour les services « où ça
bouge », comme la chirurgie, la traumatologie, le bloc, etc.
« J’ai fait beaucoup de chirurgie parce que j’aime bien la chirurgie. On pouvait influencer le
choix en demandant médecine, chirurgie. Je me suis entendue répondre à un moment “T’as
fait un peu trop de chirurgie, faudrait peut-être que t’ailles en médecine”. »
Odile
« Moi, de toute façon, j’étais très technique, c’était la technique. Moi, je voulais faire réa.
D’ailleurs, j’ai fait réa. Moi, c’était ça. »
Véronique
« Techniciennes », « relationnelles »… Il convient de prendre avec quelques
précautions cette dichotomie qui paraît désormais s’imposer d’évidence et à laquelle les unes
et les autres font d’ailleurs naturellement appel avec toute la force de deux catégories
tranchées, comme si elles ne pouvaient appartenir qu’à l’une ou l’autre, alors que la réalité est
bien plus complexe. Bien que cette catégorisation bi-polaire n’ait pas vraiment de consistance,
le fait est que ce système de représentations est extrêmement prégnant au sein de la profession
infirmière. C’est un répertoire commun dans lequel on puise pour construire les identités des
unes et des autres au travail, pour caractériser les pratiques individuelles, mais aussi
collectives, des équipes, voire des générations, etc. Ce ne sont pourtant que des catégories de
papier, des formes bien hâtives de typologie, utiles sans doute, mais ne faisant pas vraiment
dans la nuance. Ce que l’on peut simplement avancer ici, c’est que l’on a affaire à des élèves
infirmières qui paraissent vouloir en découdre, s’approprier les savoirs, découvrir, apprendre,
se familiariser avec des techniques particulières. Les stages en psychiatrie sont d’ailleurs
unanimement décriés parce que « on n’y fait rien de ses dix doigts » et ceux en médecine ou
en gériatrie assez peu courus. Alors qu’on pourrait s’attendre à croiser des jeunes femmes qui,
déjà à l’époque, auraient été plutôt attirées par des stages en long séjour, etc., si l’on considère
qu’aujourd’hui leurs pratiques professionnelles sont assez proches de cela à l’heure où leur
clientèle est avant tout composée de personnes âgées, et leur métier appelant des qualités
relationnelles évidentes ; de fait ce n’est pas le cas. Certes, on manque encore et toujours de
repères, de possibilités de comparaison, mais on ne peut pas dire que ces infirmières-là étaient
d’emblée peu attirées par un travail réclamant des compétences pointues. Si une tendance se
dessine, à les entendre, elle est même assez nettement inverse.
Cela n’empêche pas que bien des stages les ont déstabilisées. Découverte des corps,
pudeur et impudeur, nudité, toute honte bue, gêne que tout révèle là où on voudrait prendre le
dessus et ne pas laisser paraître…
Nombre d’entre elles ont cherché les mots ou ont tourné
autour. Ce fut souvent une épreuve sinon un choc, et régulièrement, nous avons entendu des
remarques telles que « À 18 ans », « À 19 ans », « Encore jeune tout de même ». Nous avons
aussi relevé, et cela, bel et bien, nous rappelle quelque chose181, des expressions comme « J’ai
dit à ma mère que.. », « Dans l’état où ma mère m’a retrouvée », « Heureusement que ma
mère m’a soutenue, parce que sinon… », etc. Ces parents, ces mères plutôt, semblent bien
avoir, d’une manière ou d’une autre, accompagné les premiers pas de leurs filles, projetées
sans prévention dans des mondes où leur expérience de la vie d’adulte pouvait être encore
bien ténue.
« Je n’avais jamais mis les pieds dans un hôpital et ça été un choc énorme. Je ne savais pas ce
que c’était.(…) Moi, j’étais envoyée avec une cuvette, un gant, une serviette, nettoyer les
personnes âgées dans un service… vraiment… qu’on ne voit plus heureusement à l’heure
actuelle. »
Sophie
« Mon premier stage, je l’ai fait début novembre en psy, première toilette, à 18 ans. Je suis
rentrée chez moi, j’ai dit à ma mère “je n’y retournerai pas demain”. J’étais désespérée, je
pleurais, j’étais dans un état. “Pas pour faire ça, je passerai pas ma vie à faire des toilettes
comme ça“. Et en plus en psy ! »
Clotilde
Entre toutes, et il y en a pourtant bien d’autres, telles que la découverte de la
déchéance des personnes âgées ou du sentiment d’impuissance face à la souffrance, l’épreuve
la plus marquante est sans conteste l’expérience de la mort d’un patient et du désespoir des
proches. Le premier, celui dont on leur a dit qu’elles ne l’oublieraient jamais. Et,
effectivement, cela apparaît bien marquer un passage182. Sans nul doute, le récit est déjà rôdé
sur ce sujet, mais l’émotion transpire toujours. Ensuite il y a un « après » ; l’épreuve est
passée : je peux. Toutefois, certaines, à les entendre, n’ont jamais pu prendre le dessus quand
181 On connaît, depuis les travaux de Talcott Parsons, en quoi il y a lieu de distinguer la fonction expressive de la
mère et la fonction instrumentale du père dans l’ensemble des interactions verbales qui participent bien des
solidarités familiales à l’épreuve de l’insertion professionnelle des jeunes et plus largement de ce « faire
famille » dans lequel, éminemment, les futures infirmières libérales et leurs mères sont inscrites. Voir sur ce
point Olivier Marchand, « Parler en famille : les échanges entre parents et enfants », Économie et Statistique,
il s’agissait d’enfants, les résonances étant trop fortes sans doute, au moment où leur désir
d’enfants, ou la proximité avec les leurs tout simplement, réveillait des craintes plus ou moins
enfouies.
« Voir ces patients qui se retrouvaient à étouffer sans faire le moindre geste, c’était
épouvantable ! Il n’y avait pas de prise en charge de la douleur à l’époque, c’était vraiment
mourir à petits feux. J’ai le souvenir de voir des gens étouffer dans leur lit. J’étais jeune,
c’était mon 2ème stage. »
Catherine
« Les enfants, je n’ai pas supporté, c’étaient des enfants qui arrivaient avec des malformations
cardiaques, qui étaient en réanimation ; ça a été mon plus mauvais souvenir. Je ne suis pas
capable de soigner des enfants. »
Marguerite
Parfois on pourrait penser que le choc est un peu moins rude, puisque, avant d’être le
témoin d’une agonie, les élèves infirmières peuvent avoir été chargées d’effectuer des toilettes
mortuaires, ou réalisent un court stage à la morgue d’un hôpital, mais il n’empêche,
l’évocation de la mort paraît intégrée, quasi inévitablement, à la présentation de soi comme
ayant connu l’épreuve majeure. Et tout préparé qu’il puisse être, le récit fait régulièrement
remonter à la surface le refoulé de l’émotion ressentie alors.
« Alors le premier stage, ça a été quelque chose ! On m’envoie dans une maison de retraite,
foyer de résidence exactement, tenu par un militaire de carrière, le directeur. La première
chose qu’on me fait faire, une personne décédée dans la nuit, on m’a demandé d’aller la
laver. Tout de suite ! C’est une chose, bon j’en ai parlé même à la directrice, parce que ça
m’avait quand même plus ou moins choquée. Ça pouvait briser un élan. »
Valérie
« La mort aussi ça m’a marqué. Il y a des morgues. On avait un petit stage à la morgue,
c’était particulier, surtout quand on est jeune et qu’on n’a jamais vu. »
Michel
À côté du rappel de ces épreuves, qui souvent viennent en premier dans le récit, même
si elles ont annoncé que, à notre invite, elles allaient procéder chronologiquement dans le
rappel des souvenirs des différents stages effectués, on n’en finirait pas d’évoquer les
situations où elles ont été amenées à faire la preuve, sans grande préparation, de leurs toutes
nouvelles compétences. Se rappelle alors le fait que, réelles ou vécues comme telles, il y a
toujours eu, à un moment, un pas à franchir, une immersion où elles se sont retrouvées toute
seule.
« J’ai un souvenir en service de gastro, mémorable. Il y avait une infirmière malade, une en
vacances, ça commençait déjà. Et je me rappelle que celle qui restait faisait le tour avec le
médecin. Et elle était débordée, et elle me dit “vous avez déjà vu des tubages gastriques ?” Je
lui ai dit “Non, on a juste vu la théorie de Gérencourt, on n’a pas encore fait sur le
mannequin. Débrouillez-vous, le malade a l’habitude, il en fait un tous les jours”.
Heureusement que je révisais mes cours, Je savais ce qu’il fallait comme matériel. J’ai pris le115
plateau, j’ai juste préparé, et je suis allée tremblante faire le tubage gastrique au pauvre
homme, qui, lui, effectivement, avait l’habitude. Donc, je l’ai fait, rien qu’en ayant lu la
théorie, une fois, le soir. »
Colette
« C’était un hôpital psychiatrique. (…) C’étaient des salles immenses, des dortoirs immenses
et tout ça, c’étaient des gens qui hurlaient, ça puait la pisse, la merde. Donc, le 1er jour, j’ai
accompagné, et le 2ème on te donne une clé et donc tu arrives, tu accèdes aux vestiaires et des
vestiaires, tu as une clé qui donne sur une immense salle. (…) Pour accéder aux salles de
soin, il faut traverser ça. Je suis restée 10 minutes derrière la porte. »
Claire
Ruptures, tournants, situations extraordinaires… bien des récits reprennent la trame,
entre préliminaires, mises en péril et assomption au rang de professionnelles, du rite de
passage qui fait mûrir et devenir. Elles ne pouvaient, de toute façon, pas demeurer trop
longtemps à flotter entre deux mondes. Des occasions se sont présentées ou ont été saisies
pour entrer dans le métier. « L’expérience montre qu’à défaut de théâtralisations et
d’épreuves de ce type, il est des processus qui tout simplement ne s’enclenchent pas, rendant
le passage aléatoire », écrit Pierre Erny183. De fait il y a des stages qui, pour les infirmières
libérales que nous avons rencontrées, sont mal passés, se sont mal passés. En somme, parfois,
elles sont restées sur leur faim, ou sur le seuil. On ne peut pas exclure que, pour certaines, ce
que l’on dira « des mauvaises expériences » ait un lien avec le regard qu’elles vont désormais
porter sur l’hôpital. Pour peu que, par la suite, se soient accumulées d’autres situations
déroutantes, et le ferment de la révolte a pu lever…
Le ferment de la révolte ?
Sans aucun doute, certaines élèves infirmières ont trouvé, lors des stages, cette
ambiance, cette « chaleur de la communauté soignante » qu’évoque Françoise Acker184 ; cette
relation aussi, teintée d’admiration, pour un grand patron qui allie compétence et simplicité,
au point de tout pouvoir demander à son équipe. « Bon rapports, bons souvenirs. Les patrons,
plus ils étaient grands, plus ils étaient simples » nous signalera Flora. « J’ai tout aimé » nous
dira Geneviève ; « Deux années merveilleuses » nous glissera aussi Virginie. Il y a donc bien
des stages que l’on quitte la larme à l’oeil, des « professeurs » dont on continuera à parler
longtemps avec déférence ; mais pour d’autres, il n’y a rien à faire, trop de situations ont été
insupportables. Parce qu’émergent alors des souvenirs précis, ce n’est qu’en filigrane que l’on
peut saisir une critique plus générale de l’univers hospitalier, entre absence de temps, excès de
la hiérarchie et manque de respect à l’égard des patients. Les faits qu’elles rapportent se
veulent illustratifs et, disent-elles souvent, elles en auraient encore tellement à dire. Tout
paraît se passer comme si, à la suite de tel ou tel stage traumatisant, rien par la suite ne
pouvait faire varier leur point de vue. Pour celles-là, l’hôpital va demeurer une figure
repoussoir, et souvent, de fait, leur carrière y sera très brève. Avaient-elles d’emblée des
préventions telles qu’à la moindre occasion, le ferment de la révolte pouvait lever ? On ne
peut l’exclure, pour ce qui concerne notamment les plus âgées, et les hommes, qui mériteront
vraiment que l’on s’y attarde spécialement. Le langage commun parlera de « fortes
personnalités » ; pour notre part, on l’aura compris, on a déjà relevé tout ce qui font d’elles
des femmes peu enclines à se fondre dans le moule.
« La visite, c’était comme ça : le médecin, l’assistant, l’interne, l’externe, la surveillante,
l’infirmière, la 3ème année, la 2ème année et la 1ère . Je m’étais trouvée là, et ça a été à moi de
dire à cet homme-là, et je m’étais rendue compte que c’était le père d’une fille que je
connaissais bien, et je lui ai demandé : “Et chez vous, c’est comment ? Il y a des marches
partout.” Et on lui coupait la deuxième jambe. J’étais complètement démunie face à des
choses comme ça ».
Irène
Régulièrement, nous avons pu relever des allusions à des situations qui se sont
révélées d’autant plus difficiles à vivre qu’elles venaient en écho à des événements, etc.
vécus, d’une manière ou d’une autre, personnellement.
« Je me souviens de visites, parce que c’était très classique, à l’Assistance publique, vous avez
le chef de service qui arrive, les internes, tout le monde rapplique, la surveillante, l’infirmière,
le chariot, les élèves, et tout le monde débarque autour du malade qui est dans son lit, qui se
retrouve submergé d’un tas de monde là, et les dossiers, plouf, plouf, sur le lit, là, comme s’il
n’y avait personne dedans ! Et c’est tout juste si on dit bonjour à la personne. Et les gens se
regardent d’un air entendu parce qu’ils savent très bien qu’elle a un cancer et qu’il ne faut
surtout pas le dire. Moi, en plus de ça, j’étais sensible à tout ça parce que, comme mon père
était handicapé, j’avais été de l’autre côté de la barrière. En tant que famille, on est plus
sensible à ça. () Maintenant je pense que la mentalité a peut-être changé un peu, mais je crois
que c’est ça aussi, qui m’a fait… alors je suis partie de l’hôpital, parce que je pense que,
quand je suis écoeurée de quelque chose… »
Adèle
« C’était en gynéco, il y avait deux, trois chambres réservées aux IVG, aucune infirmière ne
voulait aller s’occuper de ces filles, aucune. Il n’y avait que les élèves infirmières, et elles
étaient dédaigneuses avec des filles, alors ça, ça m’avait… Alors, les mamans qui venaient
accoucher, qui avaient des problèmes de grossesse, c’était impec’, mais alors les pauvres qui
venaient avorter, qu’est-ce qu’elles prenaient ! Elles n’avaient droit à rien, elles ne rentraient
pas dans leur chambre, les élèves allaient leur prendre la tension, s’occupaient d’elles et les
préparaient. Alors ce service ! »
Odette
L’univers hospitalier requiert des stagiaires une acceptation, sans dire mot bien
souvent, d’un ordre hiérarchique immédiat qui a pu être extrêmement prégnant, avant que la
technicisation vienne intercaler d’autres formes de pression, temporelles notamment, ou
encore bureaucratiques. Les hommes, souvent, sont en haut de l’échelle et c’est bien aussi une
domination masculine qui prévaut, domination qui peut ne pas passer…
« Sur le terrain, je l’ai vu, la soumission complète. Au bon vouloir des hommes. Celles qui
s’en sortaient bien dans notre promotion, c’est celles qui avaient déjà vécu, qui étaient déjà
mères de famille, qui avaient des mômes, qui avaient travaillé. Autrement, il y avait beaucoup
de gens dans mon cas quand même, plus dociles, mais qui étaient quand même agités par le
système, oui. »
Irène
Plus largement, ce sont des manières de faire, une ambiance de travail en équipe à
laquelle on sent confusément qu’on ne pourra pas s’adapter qui ont été évoquées. L’hôpital
porte alors tous les maux, quitte sans doute à creuser la plaie, tant on va bientôt illustrer tout
ce que, justement, le libéral n’est pas.
« Et puis, il y a des choses qui m’ont quand même choquée : “Est-ce que tu peux faire le
pansement du 6 porte ou du 5 fenêtre ?” »
Claire
« Je m’étais rebiffée, j’avais osé ! On nous faisait faire les toilettes, les premières toilettes à
des gens qui arrivaient dans un état ! Puis, à chaque fois, moi je me retrouvais avec un
nouveau, alors que les autres continuaient à garder leur patient qui était déjà nettoyé. C’est
un peu trivial mais… Et chaque fois, j’en avais un gros à nettoyer. Excusez-moi, mais quand
même j’ai dit, “Ce n’est pas normal !” »
Flora
« La hiérarchie, les médecins, les surveillantes, les infirmières, Il y avait une mauvaise
entente. C’était vraiment… les histoires de planning, moi je veux tel jour, et moi je veux tel
jour, et celle-ci a des vacances. Ça, ça ne me plaisait pas du tout. D’ailleurs, c’est pour ça, je
pense, que je me suis dirigée vers le libéral. »
Anne
Le libéral, un non-lieu
Il est bien délicat de choisir, dès lors que la matière est tellement riche, à l’aune des
quelques 150 entretiens réalisés, des extraits qui soient à la fois significatifs et suffisamment
illustratifs des observations et des analyses avancées. La sélection réalisée cherche bien à
renvoyer à ce que l’on nomme souvent « un effet de saturation »185, c'est-à-dire le fait que les
informations restituées sont si redondantes que les propos ici rapportés, tout singuliers qu’ils
soient, reflètent nombre et nombre d’assertions tellement entendues que l’on peut
raisonnablement penser que les faits relatés, les idées exprimées « disent quelque chose » de
ce que vit, de ce que pense un ensemble large d’infirmières libérales sollicitées par nos soins.
Finalement, au lieu et place des propos retenus, on pourrait sans peine y substituer bien
d’autres, qui tous vont dans le même sens. Ce faisant, on se doit de mentionner la diversité
des points de vue, qu’il s’agisse de la manière dont les stages ont été vécus ou, plus haut, de la
façon dont la scolarité secondaire par exemple a été investie par les unes et les autres. Rares
sont, en effet, les thèmes où l’unanimité se dégage, et cela n’est guère étonnant bien entendu.
Il convient alors de souligner, puisque ce n’est qu’exceptionnellement le cas, quand un thème
rassemble à ce point les avis exprimés qu’on en viendrait à regretter de n’avoir pas eu la
chance d’entendre au moins un avis clairement divergent. Indubitablement c’est le cas
présentement. Certes il y a des nuances, et surtout une évolution au fil des dernières années,
185 Voir Jean-Claude Kaufmann, L’Entretien compréhensif, Paris, Nathan, 1996.