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Des formatrices fort peu évoquées




Des formatrices fort peu évoquées, des médecins « pour qui souvent, on était transparente »

À quoi tient le fait que tout ce qui a trait aux cours, aux enseignements dispensés par des formatrices, des monitrices, etc. ait été peu abordé lors des entretiens ?
Sans nul doute est ce avant tout de notre fait, tant nous n’avons pas vraiment poussé les unes et les autres à rassembler leurs souvenirs sur ce point précis. Pour autant, au fil d’entretiens qui étaient fort peu directifs, nous aurions pu glaner des assertions, des anecdotes. Il n’en a rien été ; il faut croire que les souvenirs les plus marquants, ceux qui aussi ont participé et participent encore de la construction identitaire, ne passent pas vraiment par ces versants, pourtant au coeur de la formation reçue, mais qui font pâle figure à côté du reste, des stages avant tout. De manière assez étonnante, ce sont plutôt alors ce que l’on pourrait appeler de « bons souvenirs » que nous avons entendus.
Les infirmières qui nous en ont fait part paraissent avoir vécu leur formation de manière exaltante, comme une succession de découvertes toutes aussi passionnantes les unes que les autres. Souvent, celles-là ont croisé des personnalités auxquelles elles se sont identifiées, qui ont pu être pour elles de véritables initiatrices. Bien des éléments nous ont ramené alors à ce que l’on connaît, depuis les travaux des sociologues interactionnistes américains, en particulier de Everett C. Hughes ou de Fred Davis177, du rôle de la formation dans une éducation au métier, qui est indissociablement affaire d’apprentissage, d’initiation et de « conversion doctrinale ».

« L’école d’infirmières était une petite structure, avec très peu de monde et un encadrement assez important. Les monitrices nous connaissaient, très très bien, elles nous encadraient énormément. Je n’ai pas mauvais souvenirs de l’école d’infirmières. Au contraire, c’était très familial, très sympa. »
Sophie

« On avait une vieille monitrice de l’ancienne école, vraiment la méthode Florence Nightingale, c’était vraiment… On avait le savoir-faire d’une vieille monitrice qui était extraordinaire. C’était une vieille fille qui avait passé sa vie à enseigner et par amour du métier aussi, c’était vraiment une femme, elle nous passait tout ce qu’elle savait, et puis elle était vraiment de grande qualité de coeur. »
Virginie

Au-delà de ces quelques contre-exemples, la plupart ont eu tendance à réduire à la portion congrue le rôle, et l’impact des monitrices, dépeintes comme effacées derrière la figure omnipotente du médecin. Une bonne part des hommes qui, par ailleurs se dépeignent volontiers comme de « fortes têtes » durant la formation, n’hésitent pas à mettre en doute leur compétence. Non sans une certaine fierté parfois, de recevoir des enseignements de professeurs réputés, ce qui est retenu de la formation a trait, pour l’essentiel, à ces cours et aux stages.
« Les cours étaient assurés par les médecins du CHU (centre hospitalier universitaire) et des monitrices. Les monitrices, c’était uniquement pour nous apprendre les gestes techniques, mais autrement on était formé sur le tas, dans le service. »
Élisabeth

Si – nous allons y venir – les unes et les autres ont été on ne peut plus prolixes dans l’évocation des situations vécues en stage ; dans ce cadre, comme d’ailleurs en école, globalement les médecins sont dépeints comme des figures lointaines et assez inabordables. Toutefois, ce n’est pas une règle, et la taille de l’IFSI, ses effectifs paraissent un critère assez déterminant dans ce qui en est rapporté. Quand les élèves infirmières sont peu nombreuses par promotion, peut s’établir ce qui est dépeint comme une sorte de climat familial, avec des relations aux différents interlocuteurs, médecins compris, moins marquées au coin par la distance et les strictes relations hiérarchiques.
« On avait de très bons rapports avec les médecins. Ça, ils étaient très sympathiques avec nous, que ce soit dans le service à l’hôpital, déjà on avait une tenue spéciale, donc on nous reconnaissait, et c’était très bien. L’avantage qu’on avait, c’était qu’on n’était pas très nombreuses »
Léa

Là où certaines apprécient une tutelle qui peut prendre toutes les formes connues de l’adhésion communautaire et de l’inclusion au groupe, y compris dans ce qui a trait à une « orthopédie » spécifique qui passe par le port de l’uniforme, la coupe de cheveux, la discrétion du maquillage, etc. et aussi, classiquement, par une certaine théâtralisation de l’émotion collective à l’occasion de tel ou tel événement dans la promotion ; d’autres demeurent rétives à ce que suppose une telle affiliation. Sans doute est-ce affaire de maturité, de construction identitaire personnelle qui déjà puise à d’autres sources, mais il se peut aussi que des situations mal vécues durant la formation provoquent une sorte de traversée du miroir. Le sens de tous ces gages à donner à l’esprit de corps, de tous ces rites d’institution – docilité attendue comprise – devient alors trop visible, trop lisible. « Le temps et le tempo de la formation ne pénètrent plus le corps », pour composer sur une expression de Michel Foucault, et tout le cursus, désormais, peut être vécu sur le mode de la résistance à l’enveloppement, à l’imposition de l’éthos attendue des infirmières hospitalières qu’elles apprennent à être. Souvent, on l’a vu, on a affaire, pour celles qui deviendront infirmières libérales, à des femmes plus habituées à l’indépendance qu’à la soumission, dont l’habitus n’emprunte pas vraiment les voies d’une certaine dépossession de soi, condition sine qua non pour une nouvelle d’identité179. Il est difficile d’effectuer de manière assurée le lien entre ce qui est inscrit, du fait de leur socialisation primaire, au plus profond d’elles-mêmes et la façon dont elles peuvent réagir face à telle ou telle situation. Cependant, on ne peut exclure qu’effectivement, dès le temps de la formation, s’exprime, « s’extravase » en somme, un état d’esprit qui s’accommode mal avec toutes ces formes d’intégration qui participent au « devenir infirmière hospitalière ».
« Et l’école, j’en ai gardé un mauvais souvenir. Je trouvais qu’on était traité comme des enfants de 5 ans. Pas du tout comme des adultes ; et j’estimais que j’étais adulte, j’avais 18 - 19 ans. Il fallait se mettre debout quand quelqu’un entrait. Il y avait une vénération des médecins qui intervenaient. Autant j’avais du respect pour le travail qu’ils faisaient, autant le fait de s’abaisser et d’avoir ce côté condescendant, je trouvais ça épouvantable. C’est quelque chose que je ne comprenais pas du tout. »
Catherine

Nous l’avons déjà signalé, les plus âgées, souvent, se tiennent à distance et à ce titre d’ailleurs, contreviennent régulièrement à la bonne disposition attendue d’elles, vis-à-vis de la formation. Parfois, elles ont d’ailleurs déjà en tête le fait de s’installer, dès que possible, en libéral – c’est le cas de Claire – . Sans ambages alors, elles peuvent jeter un regard acide, y compris sur quelques envers du décor.
« En tant qu’élève infirmière, on était vraiment très très mal reçu. Tu étais vraiment… (…) Quand j’ai commencé, j’avais 26 ou 27 ans, ce n’est pas pareil que quand on a 18 ou 19. Bon, tu n’acceptes pas les mêmes choses et tu le dis. Donc là, ça ne c’était pas bien passé, parce que j’avais dit ce que je pensais. (…) Avec les médecins, les relations étaient inexistantes. On était transparentes vraiment. En cardio, il y en a un qui draguait tout ce qui lui passait à portée de main, et celui-là, lui, l’intérêt qu’il avait, ce n’était pas du tout lié à la profession, ni à la formation, c’était si ton minois lui plaisait. Sinon, non, on était transparente. »
Claire

Du côté des hommes, les propos peuvent différer. Les assertions renvoyant au refus de la domination féminine abondent. Elles rappellent combien, durant les stages, ils ont dû composer avec des infirmières en poste, avec des cadres féminins aussi, qui les supervisaient et pouvaient mettre à mal certains de leurs schémas mentaux… Par contre, ils ont souvent rapporté leur proximité avec les médecins, leur complémentarité, le fait qu’en somme, ils étaient du même bord ou, en tous les cas, vite reconnus pour leurs particulières compétences. « Il y avait le Professeur A., en cardiologie, avec tout son staff, et nous les étudiants, on suivait derrière, et un moment il nous regarde et il m’appelle, j’étais en 2ème année. Il dit : “Donnez-moi les signes de l’infarctus du myocarde”. Il m’a interrogé devant tout le monde, ça a été pour moi valorisant, je n’étais pas là... On me voit et on fait attention à vous. Non, j’ai de très bons souvenirs des collègues, des patients, des médecins, pendant toute la durée de ma formation. »
Aimé

« Il y avait quelques services qui étaient réputés pour ne pas soigner ses élèves, pour les rabaisser un petit peu, mais nous, on avait un statut différent, nous les hommes. »
Gaël