Ecole d'infirmière
Une institution totale ?
Des formatrices fort peu évoquées
L’école d’infirmières, une institution totale ?
« La mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants, et à ce titre en
évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie, inconsciente de
ses déformations successives. »
Commençons par une remarque d’importance, qui vaut d’ailleurs pour la plupart des
points qui vont suivre.
Les souvenirs de la formation évoqués par les infirmières libérales que
nous avons sollicitées sont bien du moment, du présent. Parce qu’ils font appel à la mémoire,
ils entretiennent un certain rapport au passé, non dépourvu d’oublis, peut-être même de
déformations, etc. À ce titre, rechercher dans le passé de ces infirmières libérales, par exemple
lors de leur passage en IFSI, ce qui aurait pu influer sur leur itinéraire futur172, est une
entreprise toujours un peu sujette à caution. Pour donner du sens à leur choix, à leur
trajectoire ultérieure, plus d’une a pu, consciemment ou non, sélectionner tel ou tel fait,
grossir le trait, mettre en scène tel ou tel événement qui, aujourd’hui, d’après elle, a été
déterminant dans le fait de déroger à la carrière hospitalière, mais qui, peut-être, à l’époque,
ne l’a pas été tant que cela. Dans la situation d’entretien, il y a bien eu interaction,
questionnement voire objection, etc. de notre part, mais les paroles recueillies demeurent bel
et bien des reconstructions. De plus, à l’instar de ces journalistes qui ne s’intéressent pas
vraiment aux trains qui arrivent à l’heure, celles qui ont souligné ce qui, en toute logique, a
été marquant pour elles, sont plutôt de celles qui avaient, qui ont à redire. Cette mise en récit,
qui régulièrement cherche à mettre en cohérence les choix passés, participe aussi à plein de la
construction d’une identité professionnelle173, quitte ici, pour ce faire, à creuser un peu la
plaie quand il s’est agi de convoquer des souvenirs de la formation, et plus largement, de
l’univers hospitalier qu’à un moment elles ont quitté et d’une certaine manière, contre lequel
– dans les deux sens du terme – elles se sont positionnées.
Cette remarque faite, il n’est guère étonnant que nombre d’entre elles aient souligné
combien la formation qu’elles ont reçue cherchait, comme dans bien des institutions totales,
au sens d’Erving Goffman174, à régenter leur comportement, « en les faisant vivre, comme
disait Emile Durkheim, dans un même milieu moral, qui leur soit toujours présent, qui les
enveloppe de toutes parts, à l’action duquel ils ne puissent pour ainsi dire pas échapper.
L’éducation est alors organisée de manière à pouvoir produire l’effet profond et durable
qu’on attendait d’elle »175. Ce n’est sans doute qu’au moment où se faisait jour un certain
décalage entre ce qui était encore de règle dans les écoles d’infirmières et ce qui avait cours
ailleurs, que telle ou telle disposition, règlement, etc. posaient problème, comme l’exprime
finalement Laurence en quelques mots : « L’impression de retourner dans un milieu, très, très
scolaire, très dirigé. Après deux ans de fac, c’est dur, oui. »
« J’ai fait mes études dans une école protestante où on était obligatoirement pensionnaire,
coupé de la famille. (…) Il y avait le principe des blanches et des bleues. Première année, les
blanches, seconde années les bleues et on avait toujours une aînée, entre guillemets, qui nous
initiait aux études. On nous voyait de loin, parce qu’on avait cet uniforme ringard, on avait
une petite cornette, on avait une robe rayée avec un petit tablier blanc, des bas blancs, des
petites chaussures blanches… Donc la risée de tout le monde ! »
Francine
À entendre beaucoup d’infirmières, la modernité a eu bien du mal à s’imposer dans les
écoles. Il est vrai que l’on a affaire à un espace souvent très intégré à l’hôpital, où la
hiérarchie n’est pas un vain mot, et au sein duquel des décennies d’obéissance attendue du
personnel subalterne ont abouti à sédimenter des usages, des façons de se tenir, de se
déplacer, de paraître même, de la part d’infirmières aux ordres. Restent des souvenirs que l’on
perçoit datés même si parfois pointent des critiques sur un univers où certains traits perdurent.
« Avec l’uniforme et tout, on était à l’école, internes, des chemisiers bleu pâle avec des jupes
bleues marine. Comme des religieuses on était élevé. »
Marguerite
« Il fallait regarder les internes entre le noeud de cravate et la ceinture, Ah oui, c’est dingue,
c’était drôlement sévère, pas de bijoux, pas de cheveux longs, un uniforme avec une coiffe.
Mais c’est toute une époque. »
Sylviane
« L’école d’infirmières, c’était à R., dans l’hôpital. Au bout de huit jours j’avais fait mes
valises. Ma mère a été déterminante pendant la première semaine de l’école, parce que, il n’y
aurait eu que moi, j’aurais tout plaqué. C’était une formation très scolaire, plus que le lycée,
très cadrée, petite jupe plissée bleu marine et socquettes blanches. On retrouve bien ça dans
plein de démarches après, et ça ne me plaisait pas du tout. »
Constance
Gaël